Le jour où j’ai ghosté un recruteur après une mauvaise expérience candidat

L’expérience de candidature, le ghosting, la marque employeur… La plupart du temps, les équipes RH abordent les concepts qui encadrent leur travail avec une vision assez tunnelisée, ne prenant en compte que leur propre perception.
Une erreur qui renvoie assez fatalement vers une unilatéralité peu productive. Car pour bien intégrer une notion, il est toujours primordial d’analyser toutes ses composantes. Et dans le recrutement, cela correspond au fait de se mettre à la place du postulant : comment a-t-il vécu ceci, pourquoi a-t-il ghosté, est-il vraiment sensible à notre communication ?

Tout cela tombe bien, j’ai justement une histoire de candidat à vous raconter.

Mick Nertomb
Mick Nertomb
Mick est Content & Social Media Manager chez YAGGO. Après avoir trainé ses guêtres dans pas mal de salles de rédaction, Mick a rejoint YAGGO suite à une illumination quasi métaphysique, survenue lors d’une transe onirique : « c’est quand même vachement relou d’être un candidat au 21e siècle ».

À ce qu’il parait, l’expérience candidat possède sa raison que la raison ignore.

On pourrait presque en faire une chanson. Un genre de production de variété française, où un trentenaire, mi-bohème mi-bourgeois, traverserait les couloirs d’une COGIP en grattant énergiquement les cordes de sa guitare. Invisible au milieu de la foule d’employés qui s’agitent, il enchaînerait les envolées sous une voix tremblante, pestant contre un monde du travail capitaliste et un patronat déshumanisé.

Ça fait peur, c’est sûr, mais souvent, l’expérience candidat ne fait pas dans la dentelle. Et un simple parcours de candidature dans une boite que l’on considérait -jusqu’alors- exemplaire peut vite se transformer en cauchemar. Musical ou non.

Car malgré les budgets de recrutement faramineux, les campagnes de com’ dans le métro, à l’arrière des bus et avant les matchs de foot, malgré tous les outils RH disponibles et les IA qui nous veulent du bien, à la fin de l’histoire, un recrutement se joue sur l’interaction d’une personne avec une autre. Toujours.

Et quand l’une des deux parties donne envie de plonger dans un lac bourré de piranhas, rien ne peut plus sauver le candidat. Ou le recruteur.

Table des matières

Une attractivité à double face

Tout a commencé par un simple email. D’un candidat à une licorne.

Non, pas la créature légendaire, mais plutôt l’entreprise.

Vous savez, ces boîtes dont la capitalisation dépasse le milliard, ce qui leur ouvre les portes de félicitations présidentielles, d’une couverture médiatique quotidienne, et traditionnellement, une place de premier choix dans les stories de Balance Ta Startup.

Quand on recherche un emploi, on voit toujours ces modèles de réussite comme des exemples d’employeurs rêvés. L’opportunité de s’élever au-dessus de la masse plébéienne en apposant fièrement sur son CV l’objet de toutes les convoitises : une expérience dans une GAFA, ou toute autre entreprise qui se tient en funambule entre la startup cool et la mégacorporation broyeuse d’âmes.

Du coup, on se retrouve assez vite plongé dans un monde d’illusions. Surtout quand la marque employeur ratisse large en laissant penser que les portes de l’écurie sont ouvertes à tous et à toutes (alors qu’en réalité la sélection des heureux élus est au moins aussi inclusive que celle d’un club de vacances franc-maçonnique).

Quand on recherche un emploi, on voit toujours ces modèles de réussite comme des exemples d’employeurs rêvés

Alors en postulant, on donne tout. Et j’ai tout donné. Ne rien laisser au hasard. Personnaliser, comprendre les problématiques de l’entreprise et les enjeux de la position, donner envie, et, encore, personnaliser.

Et quand la réponse positive arrive, c’est un stress positif qui envahit le postulant. Un mélange d’auto-satisfaction, de fierté, de peur, et de pression pour maintenir la performance sur la durée.

On se fait des films, s’imagine en poste, et peut déjà visualiser cette fameuse ligne d’une condescendance exquise qui va venir propulser notre curriculum au panthéon de la prétention.

Sauf qu’un premier entretien arrive, et tout s’effondre.

Mauvaise expérience candidat COGIP

Chaque candidat est potentiellement à un email près de se retrouver face à ça

Les raisons du ghosting recruteur

Habituellement, quand on parle d’expérience candidat, on porte son attention sur l’accessibilité des outils, et la facilité d’accès aux informations pertinentes : le site carrière ou le processus d’envoi de candidature, une explication claire du déroulé des échanges, les réponses aux candidatures, l’Employee Advocacy et l’e-réputation…

En soi, ce qui peut être automatisé, mesuré et transformé en data.

La composante purement humaine passe souvent en second, derrière les artifices d’un filet géant balancé un peu nonchalamment dans l’océan des candidats.

Ça, c’est grossièrement l’idée qui m’a frappé lorsque, dans l’excitation du moment et prêt à argumenter tel Bernard Tapie, je me suis retrouvé face à un mur.

Entretien avec un vampire

On reproche souvent certains traits aux postulants :

– Manque de dynamisme
– Manque d’intérêt, attitude distante
– Pas de connaissance de l’entreprise, de son secteur, de sa singularité
– Pas ou peu de questions posées… etc

La liste est longue ; mais que penser quand c’est le recruteur qui montre ces signes ?
Quand il ou elle adopte une attitude totalement désintéressée lors de l’entretien ?

Rien, probablement.

Rien parce qu’on ne sait pas vraiment comment réagir une fois coincé dans un tourment lovecraftien prenant une forme pour le moins originale : un entretien où votre interlocuteur ne vous porte aucune considération.

Mauvaise expérience candidat 3

– Bonjour
– …excusez-moi j’ai oublié mais vous êtes qui ?
– …et vous postulez pour quel poste ?
– …et c’est quelle entreprise ici déjà ?

Cependant, si l’entrevue longuement miroitée s’est avérée hyper négative, les mauvaises journées, ça arrive. Les hics d’organisation aussi. Si bien qu’il persiste énormément de raisons pouvant expliquer cette espèce d’expérimentation sociale visant à torturer un candidat innocent à coup de soupirs.

Impossible de jeter la pierre.
Surtout quand, le jour suivant, à peine remis du traumatisme, un nouvel email me proposait de -déjà- remettre ça.

On ne refait pas l’histoire, vous la connaissez : re-excitation, re-validation, et l’idée d’échanger avec un nouvel interlocuteur augmente la probabilité que celui-ci possède enfin des capacités sensorielles.

Oui mais non.

Que penser quand c’est le recruteur qui adopte une attitude totalement désintéressée lors de l’entretien ?

Deuxième recruteur, deuxième service, deuxième entrevue, deuxième visite dans les locaux, et toujours le même ressenti. Cette sensation de déranger, de faire perdre du temps à l’autre, de ne pas savoir pourquoi je suis là (alors que ce sont eux qui m’ont convoqué…) ou ce que j’ai pu faire au monde pour mériter ça.

L’expérience candidat, du coup, on est en plein dedans. Mais pas forcément dans sa forme attendue.

C’est simple, toutes les personnes rencontrées semblaient au bout de leur vie, secrètement menacées par des armes automatiques braquées sur leurs tempes, ou complètement apathiques, sans passion ni émotion. Un acte de présence, rien de plus.

Alors, après avoir enduré cet acharnement, et sans attendre la décision, sans savoir si le processus allait continuer son cours, je me suis connecté à l’espace candidat de leur ATS…

pour retirer de moi-même ma candidature.

L'importance absolue de l'expérience candidat

Ce qui est intéressant avec cette expérience, c’est qu’il n’a suffi que d’un duo de RH ronchons pour miner des années de communication de marque employeur, une attractivité taillée au pyrograveur, et des sommes faramineuses investies en acquisition de candidats.

Pourtant, cette licorne est toujours valorisée à quelques centièmes de Jeff Bezos, sa stratégie n’a pas changé, ni ses valeurs, ni son essence.

Seule ma perception a évolué. Et mon opinion de l’entreprise dans son ensemble a été impactée par deux interactions traumatisantes.

Avant-goût destructeur

À vrai dire, jamais je n’aurais pu penser qu’un jour, les rôles s’inverseraient.
Que je serais celui qui remballerait le recruteur sans donner signe de vie.

Pour être honnête, je n’en suis pas particulièrement fier.
(Et pour être encore plus honnête, si en fait)

D’ailleurs j’étais du genre à me plaindre moi-même de l’impact des biais sur la perception que se fait un RH d’un candidat. Comme une gestuelle qui trahirait certains sentiments, un regard pas assez ou trop insistant, ou une poignée de main trop molle ou trop ferme… des détails qui pèsent pourtant assez lourdement dans le processus décisionnel.

Sauf que là, c’était trop.

La vérité, c’est que ces mini-immersions dans le monde de cette licorne m’ont entrouvert la porte vers ce qui était probablement la pire chose à montrer, qu’elle soit légitime au quotidien ou non : une boîte sans passion où personne ne semble avoir envie de bosser. Et faire face à des personnes qui ne nous emballent pas, c’est faire face à une entreprise qui n’emballe pas.

Mauvaise expérience candidat 2

N’oubliez jamais, lorsque vous lancez des campagnes présentant une réalité fantasmée de votre entreprise, vous faites l’équivalent de ceci.

Le recruteur ambassadeur, pilier de l'expérience candidat

De toute cette aventure, j’en retire deux choses :

– À quel point l’usage de la bonne personne au bon endroit, au bon moment est primordial dans le processus de recrutement.
– Plus que jamais, les RH s’inscrivent comme de vrais ambassadeurs en ce qui concerne l’attractivité réelle d’une société.

Car un entretien, une interaction avec la “vraie” entreprise, c’est un avant-goût de la future expérience professionnelle qui attend le candidat. C’est le point le plus déterminant.

Le problème, c’est que ce ressenti n’est pas scalable, ou très difficilement.
De mon côté, je suis peut-être le seul à qui tout ceci est arrivé.
Ou peut-être que nous sommes des milliers.

De leur côté, peut-être que les collaborateurs, encore une fois, vivaient un mauvais jour.
Peut-être que la startup était embourbée dans une situation particulièrement stressante ayant déconcentré les équipes.

Mon impression, elle, s’en cogne un peu. Les dés sont jetés, l’avis est changé, plus rien ne redeviendra comme avant., comme l’atteste notre étude sur le sujet : 60% des candidats attestent qu’ils sont prêts à boycotter purement et simplement une entreprise avec laquelle ils ont eu une expérience de candidature négative.

J’ai le sentiment que, par respect, je dois l’anonymat à ces recruteurs, à tous ceux que j’ai pu avoir au téléphone, en visio ou en entretien physique.

À cette entreprise, aussi, déjà pour écarter toute volonté de mauvais blabla, car surfer sur un buzz clickbait opportuniste sur le dos d’un organisme assez populaire n’est clairement pas mon objectif.
Mais aussi, j’ai la sensation que je dois maintenir le bénéfice du doute. Celui d’un concours de circonstances malencontreux ayant à tout jamais bouleversé mon appréciation (relative) d’une figure emblématique du paysage startupien francophone.

Un doute qui vient surligner au stabilo jaune toute l’importante et la toute-puissance de l’expérience candidat, dans ses penchants les plus frivoles et impitoyables.

Un concours de circonstances malencontreux ayant à tout jamais bouleversé mon appréciation de l’entreprise

On ne peut simplement pas passer à côté, ni tempérer son impact, ou limiter sa portée. C’est un combat de tous les instants, qui touche toutes les forces en présence, et peut avoir des répercussions financières terribles (encore une fois, on vous conseille chaudement le cas hallucinant de Virgin Media sur le sujet).

Pour ce qui touche à l’expérience candidat, vous devez adopter une posture présidentielle, et vous dire, comme Manu, que vous êtes en guerre. Contre le négatif, et surtout, contre les processus de recrutement mal vécus par les candidats.

Et c’est une bataille qui ne s’arrête jamais.

Si les sujets et l’actualité de l’expérience candidat vous intéressent, n’hésitez pas à nous abonner à notre nouvelle newsletter Canditrust sur le sujet !

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