Comment le pire entretien de ma vie m’a appris l’importance de l’expérience candidat

C’est une histoire qui mêle François Fillon au Cloud Computing, un babyfoot et des gens un chouïa coincés, mais surtout la sensation de honte la plus douloureusement exquise avec les plus improbables représentants de la team 1er degré au monde.

C’est un entretien qui démontre pourquoi l’expérience candidat est un must dans l’univers RH. Voici le récit du pire cauchemar de mon pire cauchemar. Et le meilleur, c’est que si vous ne faites pas attention, cela pourrait vous arriver, à vous aussi, employés ou employeurs.

Mick Nertomb
Mick Nertomb
Mick est Content & Social Media Manager chez YAGGO. Après avoir trainé ses guêtres dans pas mal de salles de rédaction, Mick a rejoint YAGGO suite à une illumination quasi métaphysique, survenue lors d’une transe onirique : « c’est quand même vachement relou d’être un candidat au 21e siècle ».

Dans l’univers du recrutement, on a un peu trop tendance à privilégier une unique version pour expliquer un évènement. À vrai dire, l’empathie n’a jamais été scalable et on n’a jamais vu le moindre KPI mesurant un ROI à travers l’altruisme.

Alors on s’accroche à sa vision, à ses données, à ses problématiques, sans forcément prendre le temps de s’intéresser à l’autre, et ses motivations.

Pour le prouver, j’ai dans ma besace la plus improbable des anecdotes. Une véritable ode à l’expérience candidat, ou comment le fait d’ignorer le concept peut avoir des répercussions assez catastrophiques. Car si cet entretien est intéressant, c’est surtout parce que, pour une fois, c’est à la fois pile ET face qui s’accordent sur un dénouement commun. Sûrement quelque chose dans le style de : “Oh mon dieu, plus jamais ça”.

Plus jamais ça” dans le sens où plus jamais je ne souhaiterais revivre une telle expérience de recrutement dans une telle entreprise, et “plus jamais ça” car plus jamais -j’imagine- les recruteurs de la boîte en question ne souhaiteraient revivre un tel entretien d’embauche avec un tel candidat.

Vous voyez, tout le monde est d’accord.

Table des matières

Vendredis margaritas

Notre rencontre s’est faite un après-midi printanier, alors que je scrollais sans passion sur les pages d’un site d’emploi. Au départ, c’était une offre comme une autre ; sur les photos, les sourires gênés de l’équipe se mêlaient avec des fausses scènes de vie mi-hilarantes mi-gênantes, comme dans une collection improbable d’albums BD de Martine version bizarro-corporate :

– Martine tout sourire à la machine à café
– Martine joue à Mario Kart avec la manette éteinte
– Martine fait semblant de pianoter sur son ordinateur
– Martine vient d’enfreindre la Convention de Genève en marquant avec une roulette au babyfoot

Honnêtement, plus que la forme, c’est surtout le fond qui m’a donné envie de postuler : l’annonce était rédigée avec légèreté, références subtiles mais non forcées à la pop culture, expertise, et ce soupçon d’espièglerie qui d’habitude, suggère une forme d’anticonformisme. Un mélange qui trahit souvent les entreprises qui osent, loin de celles qui se confinent dans du formol.

Forcément, je m’adapte alors au ton et au style global qui m’est proposé. Après tout, il s’agit de ce que l’entreprise veut me montrer. C’est sa marque employeur, sa culture, son identité.

Enfin, c’est ce que je croyais.

La vérité, bien entendu, est que cette société surfait sur une fragrance qui avait davantage des relents de CAC 40 que de Start-up Nation. Ce n’est en soi pas une mauvaise chose, loin de là, mais l’idée de “rajeunir” la marque via un profil enjoué pour générer un plus grand impact chez les millenials est absurde. Elle force la boîte à s’afficher sous une forme qui n’a jamais vraiment été la sienne.

C’est un peu l’équivalent, pour une entreprise, des expériences bidons rédigées sur le CV d’un candidat. C’est tricher pour ratisser large, se donner une image/des compétences -recherchées aujourd’hui- mais que l’on ne détient absolument pas. Et comme c’est le cas pour toutes les techniques un poil trompeuses, la traction démarre au beau fixe, avec un nombre de candidatures qui explose et des chiffres qui, à première vue, remontent dans le vert.

Mais le plus important vient après.
Lors de la confrontation.
Forcément.

"Le pire entretien jamais vécu"

Avance rapide après quelques semaines d’échanges écrits et téléphoniques d’une banalité et d’une froideur à glacer le sang (ce qui aurait manifestement dû me mettre la puce à l’oreille), pour reprendre le récit au moment de l’après-midi fatidique : l’entretien.

Première impression : l’accueil tente clairement de renchérir sur la thématique sibérienne. On m’accompagne vers un grand open space, où une table longiligne aux bords imperceptibles accueille une vingtaine de têtes concentrées, basses, aux casques vissés sur toutes les paires d’oreilles. Les visages sont sans expression, sans vie. Visiblement, Mario Kart a été rangé dans sa boîte.

À l’époque, la distanciation sociale n’était pas un sujet en vigueur mais visiblement, cette boîte avait comme anticipé l’avenir : j’étais en effet placé à au moins 10 bons mètres de table de mon interlocuteur. Ambiance.

Puis on m’accompagne à l’étage, je monte sans faire un bruit, jetant à nouveau un regard vers cette étrange découverte, comme pour me convaincre que je suis bel et bien éveillé. La mauvaise nouvelle étant que je l’étais.

On m’introduit dans la salle de réunion où se tiendra l’entretien : tout au bout d’une nouvelle table aux dimensions Arthuriennes se découvre un homme, la cinquantaine tassée, chevelure poivre et sel, portant un costume si ancien qu’il était presque de nouveau à la mode. On me le présente comme étant le Directeur Général de l’entreprise. Martine me manque déjà.

À l’époque, la distanciation sociale n’était pas un sujet en vigueur mais visiblement, cette boîte avait comme anticipé l’avenir : j’étais en effet placé à au moins 10 bons mètres de table de mon interlocuteur. Ambiance.

Pire entretien

Sans salutations, ni tour de chauffe, il me lance :

– “Pourquoi avoir menti ?
– “Pardon ?
– “Le métier que vous avez indiqué, ce n’est pas la vérité, j’ai vérifié

À sa décharge, c’était vrai.

Explication : sur les formulaires de nombreux sites emploi, la case “poste occupé actuellement” est souvent obligatoire, car visiblement il semble incohérent qu’un individu en recherche d’emploi ne soit pas en poste lors de ses démarchages.

J’avais donc pris l’habitude de remplir ce champ avec une boutade évidente, dans le but d’afficher une certaine légèreté, mais surtout de désamorcer l’image catastrophique des demandeurs d’emploi chez une majorité de recruteurs.

Ainsi, au fil des candidatures, tout y est passé. Des notions aussi farfelues que “Champion en titre de pelote basque dans le canton de Montigny-le-Bretonneux” à “Conseiller en communication de Kanye West”, et qui jusqu’alors, avaient soit provoqué l’hilarité ou au moins, l’indifférence.
Cette fois-ci, j’avais opté pour “Assistant parlementaire de François Fillon”, l’actualité politique du moment étant ce qu’elle était.

Il s’en est suivi plus de 10 minutes de dialogue improbable, passées à expliquer qu’effectivement, je n’ai jamais cumulé les étés à encaisser de l’argent public sous la couverture d’un emploi fictif.

pourquoi cest drole

Ajoutons à ces 10 minutes de malaise 40 autres faites de questions hyper personnelles pas vraiment légales, de situations à peine croyables (appel en direct des références professionnelles), de jugements de valeurs, de remarques plus ou moins déplacées et d’un global mépris à peine camouflé, et, sans surprise, vous l’avez tout chaud en sortie du four : votre pire entretien jamais vécu.

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Le pénitencier

Dans ces moments, forcément, on y pense. On répète même en boucle qu’on va le faire. On va se lever, et faire le voltigeur. Par la fenêtre, le trou de serrure ou sous la porte, du moment que l’on arrive à s’enfuir, à courir pour sa vie, loin de cet entretien traumatique.

Ou alors, dans un moment de classe absolue, on va envoyer son majeur à l’establishment et franchir le porche plutôt que de continuer d’entendre tout ça plutôt que d’être sourd.

Sauf que le fantasme du départ hyper autoritaire n’arrive que dans les films. Pour de vrai, tenter le discours improvisé plein d’éloquence sur les valeurs humaines mène souvent à un bégayage poussif et pas vraiment fédérateur. Pire encore, le coup du levage spontané avec la marche pleine de conviction vers la liberté est plus souvent synonyme d’embarras insoutenable, surtout lorsque vous confondez la sortie avec la porte des cabinets.

Du coup, je me suis agrippé à mon instinct. À la pure survie. Celle d’assister à l’entretien comme un robot, resté assis là, avec ce fameux rictus de la mort intérieur : le regard vide, l’air béat, et cette volonté de vouloir voir le temps passer plus vite qu’il ne s’écoule réellement.

dead inside

La morale de cet entretien est qu’on ne peut pas tricher sur la marque employeur, car tout le monde en sort perdant.

Image réelle contre image projetée : un des défis de l'expérience candidat

Pour moi, cela restera donc comme une suite d’histoires qui s’imbriquent de la pire des manières, dans le pire des timings.

– C’était l’histoire d’un candidat qui postulait au-delà du fit, étant donné qu’on lui avait présenté une entreprise sous une image assurément fausse.
– C’était l’histoire d’un postulant clairement non voulu, en total désalignement avec les profils attendus.
– C’était l’histoire d’une boîte en pleine crise de la quarantaine, ayant décidé de passer pour “cool” en investissant dans une image “jeune et dynamique”, sans se rendre compte qu’elle ne visait pas à recruter des jeunes qui sont dynamiques.
– C’était l’histoire de cette rencontre, cet entretien, entre l’objet immuable et la force inarrêtable. Un paradoxe interdit par toutes les franges scientifiques les plus conventionnelles.

Aujourd’hui, donner un coup de boost à sa marque employeur doit être une action personnalisée. Ce n’est ni une évidence universelle, ni un guide à suivre qui s’adapte à vos besoins sans adaptation.

Il faut être proactif, et déjà avoir établi une culture d’entreprise avant de vouloir la prolonger et l’afficher en externe.

Il est vraiment important de ne jamais avoir honte de ses valeurs, même si elles ne sont pas considérées comme sexy ou ultra modernes

Ainsi, les Vendredis Margaritas et les soirées Mario Kart ne peuvent et ne devraient jamais être des produits d’appel. Ils doivent faire partie intégrante de la vie d’une société pour être utilisés comme des arguments de marque employeur.

Ici, il est évident que l’entreprise en question a été séduite par une ressource, une mode ou un allant quelconque vantant les mérites de l’imagerie décalée et “in” des startups. Ainsi, ils ont misé sur la force du paraître pour attirer des candidats.

Seulement, cette stratégie n’est pas universelle. Elle n’a pas vocation à s’adapter à toutes les industries, toutes les cultures. Déjà car les volumes seuls ne sont pas de bons KPIs (seule la qualité des candidatures compte, pas leur nombre).

Il est également important de ne jamais avoir honte de ses valeurs (même si elles sont d’un autre temps !). Chaque entreprise est attractive à sa façon, dans sa logique. Et nul doute qu’il existe quelque part le candidat parfait pour mes souffre-douleurs ; sûrement un individu qui adore être mis mal à l’aise et qui possède un dégoût maladif pour tout ce qui touche de près ou de loin au second degré (si tu me lis, n’hésites pas à m’envoyer un mail pour une mise en contact).

Anybody can be cool

Au final, et comme souvent, on invoquera des notions de cohérence et d’affirmation de son identité pour guider les entreprises (et les candidats) troublées, tentées par l’idée de devenir “cool”. En forçant une image qui ne leur correspond pas.

À travers cet entretien, j’ai donc appris beaucoup de choses, notamment sur l’expérience candidat et sa propension à être inflexible, toujours dans le réel, impossible à “tromper”.

En tant que recruteur, c’est une leçon sur l’importance de ne pas recruter au filet dans l’océan.

En tant que candidat, c’est une leçon sur la nécessité de faire les efforts, et d’analyser les cultures des entreprises avant de se laisser séduire par les sirènes de la communication RH.

Tout est donc bien qui finit bien.

(Même s’il m’en faudra plus pour retrouver un début de confiance dans les PDG cinquantenaires portant des costumes poivre et sel)

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