Les RH : seuls contre tous ?

Le 1er Juin avait lieu l’évènement Tru Paris qui a rassemblé, autour de tables rondes, des professionnels du recrutement d’horizons très différents. Après avoir participé à de nombreuses discussions sur des sujets très différents, un point a retenu mon attention, qui revenait sans cesse: la solitude du métier. Les Ressources Humaines regroupent des métiers variés mais ont un point commun: s’occuper des autres. Alors qui s’occupe d’eux ? La spécificité de leur fonction pose de sérieuses questions sur les conditions, au quotidien, des « RH ».

Dans l’ombre, abonnés aux tâches ingrates

Les RH cumulent, il faut bien le dire, les tâches ingrates. Non pas qu’il n’y ait aucun plaisir à prendre dans le métier. Mais chaque mission a son lot de tâches difficiles, dont chacune demande du courage. Si les licenciements sont le premier exemple, souvent caricatural, qui vient à l’esprit, le reste de la discipline n’est pas épargné. Les RH sont, aux yeux de beaucoup, les responsables de beaucoup de « paperasse » administrative. Garants de normes lourdes et perçues comme contraignantes, les RH sont tenus pour responsables des absurdités législatives comme des ordres de la direction dont ils ne sont pourtant pas les auteurs. Et même dans les branches plus « positives » des Ressources Humaines, comme le recrutement, les raisons d’être mal vu du public ne manquent pas. Sur un candidat recruté, ce sont des centaines de candidatures ignorées et parfois des dizaines de candidats rencontrés mais écartés. Là encore, le RH  joue le nécessaire mais mauvais rôle.

Si les plaisirs à retirer de la discipline sont nombreux (sinon pourquoi tant de RH passionnés ?), c’est surtout le regard des autres, des salariés, des candidats, parfois même de la direction, qui pèse sur les RH. Et ce regard est bien lourd de préjugés et de caricatures ! L’indignation de nombreux RH face au film Coporate sorti récemment en salle montre combien l’écart demeure entre la réalité des Ressources Humaines et l’image que l’on s’en fait.

C’est que les RH agissent aussi toujours dans l’ombre ! Ils sont perçus comme des intermédiaires. On les croise à l’entrée, au temps du recrutement. On les croise à la sortie, au temps du départ. Et parfois entre temps, on fait un saut dans leur bureau pour régler un conflit, un congé, un déplacement. C’est toujours provisoirement qu’on a affaire à eux. Et pour régler, nous semble-t-il, des détails pratiques. Sans efforts de notre part, on imagine mal qu’ils nous veuillent du bien ! Sans bienveillance de notre part, on trouve vite en eux le bouc émissaire idéal, la cause de tous nos maux au travail. Qualité de vie, horaires, congés refusés, licenciement d’un collègue, tout doit venir d’eux ! Et c’est toujours dans l’ombre, mal éclairé, mal expliqué et donc mal compris, que l’étage des RH huile les rouages de l’entreprise.

Servir l’autre, s’oublier soi

Les missions qui incombent aux RH sont avant tout tournées vers les autres. Toutes visent à améliorer la bonne marche de l’entreprise, la bonne organisation des temps et des lieux, la bonne entente du personnel, le règlement des conflits ou la satisfaction des demandes des salariés. Pourtant, il ne faut pas aller bien loin pour rencontrer un paradoxe : les RH font bien partie du personnel de l’entreprise. Alors qui s’occupe d’eux ? La question a maintes fois été posée, et la réponse est plus ou moins toujours la même : ce devrait être la Direction Générale, mais ça n’est souvent… personne.

A partir de là, la charge émotionnelle et les responsabilités sont trop lourdes pour être supportées par un personnel qui n’est lui-même pas aidé ou écouté. D’abord, son activité dans l’ombre et pour des tâches perçues comme ingrates lui attire l’indifférence sinon le mépris d’une partie des salariés. Très peu de reconnaissance lui revient explicitement lorsque les résultats sont bons. Or le manque de reconnaissance n’est pas supportable longtemps au travail. Et pas plus pour les RH que pour les autres. Mais ensuite et surtout, le RH n’est pas seulement au service des autres : il est presque toujours l’intermédiaire entre des « autres » qui divergent. Le DRH est un tampon. L’entretien de licenciement le montre bien. Il est là pour créer de la distance. Pour atténuer la violence qui aurait pris place entre le manager et le salarié licencié. Il est là pour expliquer, donner des raisons, et comprendre en même temps, accompagner…  Entre la direction générale et les syndicats. Entre les managers et leurs équipes. Un bon DRH ne saurait prendre parti pour l’un ou l’autre « camp ». Sa mission même de conciliation échouerait du même coup. Alors, il faut bien le reconnaitre, un bon DRH est un DRH mal-aimé. On ne peut être apprécié de tous en s’attachant rigoureusement à une telle mission consensuelle. On peut même n’être plus apprécié de personne.

Conséquence directe : la solitude du métier

Les RH ont finalement peu d’alliés. On attend beaucoup du RH, mais personne pour s’imaginer leur donner quoi que ce soit, pas même un peu d’attention ou d’écoute. Cette charge émotionnelle peut être très forte. Dans D comme DRH et … Dépressif, Jacky Lhoumeau raconte cette solitude. Il déclare dans un entretien à l’Express :  « Je sais que par essence, le métier de DRH est assez solitaire. (…) J’ai senti que je n’étais pas considéré comme un salarié comme les autres. On attend du DRH qu’il soit infaillible, qu’il ne montre surtout pas ses faiblesses. Qu’il soit inoxydable en quelque sorte. »

Mais la solitude est aussi ressentie du point de vue de la réflexion professionnelle. Les services de Ressources Humaines ont la particularité d’agréger des fonctions assez différentes. Entre la paie, la gestion des compétences, la formation et le recrutement, leurs missions varient du tout au tout. Le point commun aux Ressources Humaines semble finalement se résumer à leur « matière première » (si l’on s’en tient à la première expression, rien n’empêche la seconde) : c’est-à-dire le personnel de l’entreprise.

D’ailleurs, les fossés sont si grands que certains plaident pour une division de la discipline. C’est le cas de Link Humans qui proposent ni plus ni moins une école du recrutement. C’est dire à quel point les professionnels RH peuvent rencontrer des difficultés à penser leur discipline, à échanger sur des sujets professionnels ou à se référer à leur hiérarchie. En somme, à être des salariés comme les autres.